mercredi 17 juin 2015

Messieurs les Bicentenaires ...






Messieurs les bicentenaires, cher Sébastien, Christophe ou Pascal,

Je me permets de vous écrire de là-haut. Je m’appelle Loïc, et j'avais vingt ans en 1815. Je viens d’un petit village près de Quimper. Mon père est mort en Russie, laissant six enfants à charge de ma mère dont je suis l’aîné. Alors, quand j’ai tiré un bon numéro j’ai bien dû accepter de partir à l’armée à la place de Gwenaël, le fils du maire. Mes frères et sœurs auraient ainsi de quoi manger pendant quelque temps. 



Nous étions alors sous le règne de Louis XVIII, Napoléon était exilé à l’île d’Elbe. On ne parlait plus de la Grande Armée, on parlait plutôt de paix, pour longtemps. Mais Napoléon est revenu et notre régiment, commandé par le Maréchal Ney, envoyé pour le combattre,  l’a rejoint à Auxerre et s’est  rallié à sa cause aussitôt.
Je me suis donc retrouvé début juin 1815 à la frontière nord de la France sous les ordres de ce Napoléon qui avait déjà tant fait souffrir la France. Ce Napoléon, qui avait quitté sa Corse natale pour venir chercher la gloire à Paris profitant du vide laissé par les révolutionnaires à bout de souffle. Il était parvenu à se faire sacrer Empereur des français, à mettre sa famille à la tête de l’Europe au prix de milliers de morts sur des champs de bataille partout  en Italie, en Autriche, en Prusse, en Russie et même en Egypte.
C’était au temps où les pays d’Europe voulaient tous la suprématie sur le continent et sur le monde colonial qu’ils avaient conquis. Il parait que cela ne s’est pas vraiment arrangé depuis, que vous avez connu d’autres tyrans encore bien plus horribles et d’autres guerres plus meurtrières.
On dit aussi que Napoléon était un grand coureur de jupons et que pas mal de ses soldats sont morts juste pour lui permettre de séduire des comtesses et des princesses étrangères. On dit même que, s’il a mis tant d’énergie à rédiger son code civil, qui  est toujours le vôtre paraît-il, c’est surtout pour pouvoir divorcer de l’Impératrice Joséphine. Moi, j’ai laissé au pays Manon, que j’avais embrassée pour la première fois au bal de printemps. De femme, je n’en ai jamais connue, les putains de l’armée, je n’ai jamais osé.
Nous sommes donc partis à marches forcées vers Bruxelles, Napoléon voulait écraser les prussiens, les hollandais et surtout ce Wellington qu’il détestait par-dessus tout. C’est idiot quand on pense que deux cent ans plus tard, vous formez tous ensemble cette Europe unie que Napoléon espérait réaliser par la force et mettre sous sa coupe. Il paraît que vous l’avez quand-même payée bien cher, votre réconciliation européenne !
Quand nous sommes arrivés sur le champ de bataille, Marianne, notre Cantinière avait été fauchée par un obus. J’aurais voulu bien plus d’alcool pour faire face à la peur mais elle n’était plus là pour nous verser à boire.



Je me suis donc retrouvé face aux anglais, le ventre vide et trop lucide à mon goût, le matin j’avais vomi mes tripes. Au premier rang de la bataille, certain de mourir, paralysé de trouille, j’ose à peine vous le dire, j’ai chié dans mon pantalon. Feu ! Nous avons tiré. L’ennemi aussi. Et j’ai constaté que j’étais toujours debout.
J’ai à peine eu le temps de sentir la baïonnette qui me fouillait les tripes, l’anglais qui me transperçait et moi, avons été démembrés et dispersés sur la terre de Waterloo, explosés par un boulet qui venait de tomber juste à nos côtés. Un boulet tiré par l’un ou l’autre camp, je ne le saurais jamais.
Alors, messieurs les bicentenaires et toi, dont je ne connais pas le nom et qui te trouves à peu près au même endroit, avec à peu près le même uniforme et le même fusil, souviens-toi qui c’est à ma santé que tu bois le verre que ta  cantinière vient de te servir. Tu peux faire la fête et faire le fier, tu n’en manqueras pas d’alcool, toi !
Et vous, les bicentenaires, du haut de vos  gradins, vous souviendrez-vous que c’est sur 40.000 fantômes et estropiés que vous êtes assis et que ce que vous voyez aujourd’hui comme un beau spectacle, haut en couleurs, est la reconstitution d’une boucherie sans nom! Vous en avez connu d’autres depuis lors qui s’appellent, paraît-il, Verdun, Auschwitz, Normandie, Sarajevo ou Rwanda. Etes-vous toujours certains que ce 18 juin 2015 est un jour de fête ?

 Ma seule fierté à moi, c’est de n’avoir pas eu le cran ni l’occasion de tuer un seul de ces hommes dont nos généraux voulaient faire nos ennemis !


Ecrit le 14 juin 2015 sur la terre de la bataille par Alain Joret